Pourquoi avoir engagé la réforme du 1er cycle de Sciences Po Grenoble - UGA dès le début du mandat de la nouvelle direction ?
Du point de vue du curriculum proposé aux étudiants, autrement dit les connaissances et les compétences que nous leur transmettons, la réforme pédagogique a pour objectif d’adapter notre formation aux changements rapides du monde qui nous entoure. Nos étudiantes et nos étudiants ont en effet besoin de nouvelles compétences pour réussir à trouver leur place dans ce monde. C’est le cas dans le domaine des transitions écologique et numérique qui donneront désormais lieu à des enseignements à part entière en 1ère et 2ème année. C’est aussi le cas dans le domaine des méthodes puisque nous avons décidé d’élever notre niveau d’exigence en analyse quantitative des données en créant une nouvelle conférence de méthodes en 2ème année. Nos étudiantes et étudiants ont enfin besoin de mieux comprendre le fonctionnement des organisations qui sera au centre d’un nouveau cours fondamental de gestion, lui aussi en 2ème année.

Mais en réalité, notre modèle pédagogique ne se résume pas à la transmission de connaissances certifiées par un diplôme. Nous accompagnons et formons en effet aussi nos étudiantes et étudiants au fil des multiples expériences que nous leur proposons pendant leurs études, qu’elles soient liées à la pédagogie, comme les relations qui se nouent dans le cadre d’un séminaire ou d’une Conférence de Méthodes, ou qu’elles sortent de ce cadre à l’image de la vie associative de l’Institut. Notre modèle pédagogique est en cela très proche de celui des colleges britanniques ou américains : une taille modeste, une grande proximité entre étudiant·es, enseignant·es et personnel, un projet pédagogique dans lequel la connaissance sur la société est mise au service de formes d’engagement dans cette société et même parfois de l’ambition de la transformer.
La réforme du 1er cycle vise à renforcer ce modèle pédagogique qui est aujourd’hui en tension. La pression du marché du travail sur les institutions académiques nous pousse parfois vers une logique d’ajustement excessive. La diminution des moyens accordés à l’enseignement supérieur public en France, notamment en ressources humaines, contribue aussi à ces tensions. Enfin la généralisation de l’usage de l’IA générative dans la société est un facteur de risque très important pour notre modèle pédagogique.
Quelles sont les mesures les plus importantes de cette réforme ?
La première consiste à décaler la mobilité internationale en 3ème année afin que chaque étudiant·e puisse créer avec ses enseignant·es et ses camarades une relation continue sur le campus avant de partir à l’étranger. Pour enrichir encore ces deux années, nous donnons plus de latence aux étudiantes et étudiants pour adapter leur cursus à leurs désirs et à leurs projets. Qu’il s’agisse du choix des Conférences de Méthodes de 2ème année, de celui des Cours Spécialisés ou encore de la capitalisation des crédits et du statut AJAC (Ajourné autorisé à continuer), toutes ces mesures reposent sur la même philosophie qui place l’étudiant·e au centre de la vie de notre Institut.
Nous renforçons aussi les liens entre étudiants et intensifions leur participation à la vie intellectuelle de l’établissement. Nous avons par exemple fait en sorte que les étudiants français et les étudiants en échange international fréquentent dorénavant les mêmes cours et travaillent davantage ensemble. Nous avons aussi créé une « semaine projets » qui permet aux membres de la faculté comme à des partenaires extérieurs de proposer des activités originales à des petits groupes d’étudiant·e·s en fin d’année. Enfin une nouvelle Unité d’Enseignement valorise l’engagement pendant les deux années d’études, qu’il soit associatif, citoyen ou intellectuel par la participation aux débats et conférences organisés par l’établissement.
Du côté des liens des étudiant·e·s avec la faculté, nous les renforçons aussi en sanctuarisant le séminaire et en augmentant à terme l’offre afin de nous rapprocher de formes de tutorat en effectif réduit (10 à 12 étudiants). Nous permettons aussi à nos enseignant·es de choisir de manière plus libre le format de leur cours.
J’ajoute un dernier point : nous avons souhaité que la réforme accroisse notre capacité collective à raisonner sur nos pratiques, à les discuter et à les évaluer. C’est la raison pour laquelle nous avons créé un Conseil pédagogique du 1er cycle dans lequel nous discutons nos programmes et notre pédagogie entre enseignants ou que nous avons recruté deux ingénieurs pédagogiques pour nous accompagner. Nous avons aussi créé une nouvelle UE de « méthodes du travail universitaire » pour aider les étudiants à s’adapter rapidement au fonctionnement trop souvent implicite d’une institution académique. Enfin nous préparons actuellement la première édition du futur Rapport de la formation qui permettra de faire un point chaque année sur les réussites et les échecs de notre politique en la matière.
Cette réforme se fait-elle à moyens constants ?
Non, nous avons décidé au contraire de réinvestir dans notre 1er cycle. La diversification de notre public étudiant, comme l’arrivée de l’IA générative nous ont convaincus qu’il fallait mieux accompagner les étudiants dès le 1er cycle. La réforme se traduit donc par un nombre d’heures de cours équivalent pour les étudiant·es mais par une augmentation structurelle du coût en heures de la nouvelle maquette pour l’établissement (de l’ordre de 13% du volume horaire). Ces cours supplémentaires seront assurés par les membres de la Faculté, de la Faculté attachée (les chercheuses et chercheurs CNRS notamment), de professeurs invités et de collègues de l’UGA.
La réforme va aussi conduire à un besoin conjoncturel de moyens supplémentaires pendant deux ans du fait du déplacement du départ à l’étranger en 3ème année. L’ensemble de ces coûts transitoires sont pris en charge par un soutien conséquent de l’IDEX Formation de l’UGA.
Quelle méthode a été utilisée pour mettre en œuvre cette réforme ?
Nous avons souhaité que le processus de réforme incarne autant que possible les principes de collégialité et de démocratie auxquels nous accordons une grande valeur. Nous avons donc multiplié les espaces dans lesquels la réforme a été discutée et offert à toutes celles et tous ceux qui voulaient y participer la possibilité de le faire, parmi les enseignants comme parmi les étudiants et le personnel administratif. Cela a pris la forme de consultations en ligne, d'un grand séminaire de deux jours auquel ont participé les membres de la faculté et du personnel, de groupes de travail ouverts à toutes et tous, et de débats dans les instancesen amont de la décision finale votée par le Conseil d'administration en juin.
Tout ceci a pris plus d’un an et je suis très fier d’avoir pu conduire cette réforme avec mes deux collègues en charge de la formation, Hedwig Mesana, Vice-Présidente à la Formation, et Hélène Dessaux, qui est aujourd’hui Directrice Générale des Services de l'Institut. Je remercie aussi sincèrement toutes celles et ceux qui l’ont accompagnée.
Peut-on dire que la réforme du 1er cycle est terminée ?
Une réforme de cette ampleur prend évidemment du temps. Il nous reste donc encore un peu de travail. Nous avons par exemple quelques cours à finaliser avec le Conseil Pédagogique du 1er cycle, notamment ceux qui ouvriront à la rentrée 2027 pour l’inauguration de la nouvelle 2ème année. Nous avons aussi quelques sujets à approfondir comme l’évaluation des enseignements par les étudiants qui doit être repensée et simplifiée afin d’augmenter la participation, et de faciliter son traitement et sa mise à disposition des collègues. Hedwig Mesana coordonne ce travail pour lequel nous jouons un rôle pilote à l’échelle de l’UGA.
Vous avez aussi un projet de nouvelle charte sur l’intelligence artificielle.
Le sujet le plus important auquel nous nous attelons cet automne concerne en effet la politique de l’Institut à l’égard de l’intelligence artificielle. Il nous paraissait difficile de réformer le 1er cycle sans prendre en compte la généralisation de l’usage des chatbots d’IA générative chez les étudiant·es. C’est ce que nous avons fait dans un groupe de travail ce printemps puis, grâce à l’aide de Lara Sepcke et Ovidiu Gacea, nos deux ingénieurs pédagogique, en formulant en juillet un projet de texte qui permette d’aller plus loin que la plupart des chartes qui existent dans de nombreuses universités aujourd’hui.
Nous avons en effet appuyé notre réflexion sur un ensemble de constats qui permettent de documenter les risques que fait courir l’IA générative au modèle de formation que j’évoquais tout à l’heure. L’IA ne fait pas seulement peser un risque sur la sincérité de l’évaluation des travaux des étudiants ou sur leur développement cognitif. Elle affaiblit aussi la qualité de la vie académique dans son ensemble, par exemple en conduisant à une réduction des échanges en face-à-face, à l’affaiblissement des compétences sociales et émotionnelles, à l’isolement ou encore à l’augmentation des inégalités entre étudiants.
Face à cette menace nous avons imaginé une réponse qui vise à limiter au maximum le recours à l’IA générative dans les relations pédagogiques nouées à Sciences Po Grenoble - UGA. Pour y arriver, notre projet de charte ne définit pas seulement les responsabilités des étudiant·es mais aussi celles des enseignant·es et de l’administration. C’est en effet tout l’établissement qui doit s’engager à un usage responsable de l’IA si nous voulons éviter qu’un jour nos étudiant·es répondent à l’aide d’une IA à des tests conçus par IA ou que leur devenir soit décidé à l’aide de l’IA.
Comment allez-vous faire adopter cette charte ?
Là encore nous faisons confiance à l'intelligence collective et à la démocratie universitaire. Nous allons en effet organiser à partir du 5 octobre une très large consultation de tous nos étudiant·es, des personnels administratifs et des enseignant·es qui pourront approuver chaque article de la charte ou bien objecter en argumentant. L’objectif est de produire du débat pendant une quinzaine de jours et, le cas échéant, de revenir sur les articles les moins consensuels avant un passage en CEVIE en novembre et au CA en décembre.
Si tout se passe comme nous l’espérons, cette charte pourra être mise en application à partir de la rentrée de janvier 2027. Elle contribuera à faire de Sciences Po Grenoble - UGA une École innovante et responsable où l'on forme des esprits critiques, libres, capables de s'adapter au monde de demain sans le subir.