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D’Ormuz à Bab el-Mandeb : quand les détroits deviennent des frontières de pouvoir

L’étude des frontières en science politique reste un objet plutôt inhabituel. Sur l’aire régionale du Moyen-Orient, la Chaire GMO Borders à Sciences Po Grenoble - UGA se distingue et offre des perspectives de renouvellement du regard sur l’objet frontière autant que sur la région étudiée, notamment par l’importation de concepts forgés dans le domaine interdisciplinaire des border studies. Daniel Meier, Professeur Junior, titulaire de cette chaire depuis l’automne 2024 en propose une illustration avec l’actuel conflit dans le Golfe.

Les enjeux de frontières sont partout présents mais semblent avoir connu un regain d’actualité avec la guerre israélo-américaine contre l’Iran, lancée le 28 février dernier, et qui a rapidement abouti à un blocage du détroit d’Ormuz, créant des pénuries en cascade et des hausses de prix sur les marchés mondiaux de biens stratégiques, principalement le pétrole. En effet, 20% du pétrole consommé mondialement passe par ce détroit. S’il est une frontière internationale, il est surtout et en même temps un axe stratégique, comme il en existe d’autres (Bab el-Mandeb, Suez, Malacca, Gibraltar, Dardanelles, etc.).

 

L’instrumentalisation du détroit d’Ormuz par l’Iran à des fins politiques autant que les guerres israéliennes dans la région après le 7 octobre 2023 permettent de lier clairement géographie, politique et identité. En effet, les concepts explorés au sein de la Chaire GMO Borders permettent de poser trois questions interdépendantes : de quel processus de frontière (bordering) s’agit-il ? Quel en est l’ordonnancement politique (ordering) ? Avec quelles conséquences sur le rapport à l’Autre (othering) ?

 

En reprenant ces points, on voit que la spatialité nodale du détroit d’Ormuz est liée à l’exportation des hydrocarbures du Golfe et qu’une dé-frontiérisation provoquée par la guerre tend à générer des stratégies alternatives ou de contournement en attendant une refrontiérisation qui émergera d’un processus diplomatique. Or, la guerre contre l’Iran a montré que le pouvoir d’imposer un ordonnancement de ce détroit ne peut se résumer à l’imposition de la volonté américaine par la force, l’Iran ayant démontré sa capacité à manœuvrer face aux bombardements israélo-américains. Plus problématique encore, cette guerre a fait des émules en application de la stratégie du faible au fort : les Houthis du Yémen ont opéré un coup de force le 11 septembre 2026 sur le détroit de Bab el-Mandeb, bloquant l’autre axe d’exportation du brut saoudien. Ces conflits génèrent et sont en même temps le fruit du rapport identitaire à l’Autre, un rapport qui se donne à lire dans la phraséologie des dirigeants américains, israéliens ou iraniens et houthis à l’égard de leurs ennemis respectifs. Les frontières stratégiques que sont certains détroits interrogent donc sur les enjeux de pouvoir autant qu’ils reflètent des usages de l’espace à des fins politiques autour de mobilisations ou l’Autre sert de figure repoussoir.

 

Daniel MEIER, Titulaire de la Chaire Professeur Junior 'GMO Borders' au Cerdap2 et Directeur du Master MMO.

 

 

 

Crédit photo illustrative : Paul Harrison / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0