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"Comprendre comment les citoyens vivent la démocratie aujourd’hui” : où en est le projet DemoCIS ?

A l’occasion du lancement du Défi 2 du programme DemoCIS, les 18 et 19 mars 2026 à Sciences Po Grenoble - UGA, Frédéric Gonthier, Professeur de science politique et membre du laboratoire Pacte, revient sur l’état d’avancement du projet, ses enjeux scientifiques et ses prochaines étapes.

Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est DemoCIS ?

DemoCIS est un grand programme de recherche interdisciplinaire piloté par l’Université de Lille, qui rassemble plus de 300 chercheurs issus de 51 unités de recherche. Son objectif est d’analyser les transformations contemporaines des démocraties et de proposer des pistes concrètes pour les renforcer.

Le projet part d’un constat largement partagé : les démocraties sont aujourd’hui fragilisées par plusieurs phénomènes comme la polarisation politique, la défiance envers les institutions, la désinformation, ou encore le recul de l’État de droit. Pour y répondre, DemoCIS est structuré autour de quatre grands défis, allant de la réforme des institutions à la lutte contre les désordres informationnels, en passant par l’analyse des menaces qui pèsent sur la démocratie ou encore, dans notre cas, les transformations de la citoyenneté.

 

 

Justement, quel est le rôle du Défi 2 dans ce programme ?

Le Défi 2 s’intéresse à un angle souvent négligé : la démocratie “vue d’en bas”, c’est-à-dire la manière dont les citoyens ordinaires vivent, pratiquent et conçoivent la démocratie au quotidien.

On part d’une idée simple : la démocratie ne se réduit pas au vote ou aux institutions. Elle se joue aussi dans des formes d’engagement plus discrètes comme la participation associative, les mobilisations locales ou encore les discussions informelles.

Notre objectif est de comprendre comment ces pratiques s’articulent avec les institutions, et si elles contribuent à revitaliser la démocratie ou, au contraire, à en révéler les limites.

 

 

Où en êtes-vous aujourd’hui concrètement dans le projet ?

Nous sommes dans une phase charnière de lancement opérationnel. Le colloque organisé les 18 et 19 mars marque une étape importante : il permet de structurer les équipes, de partager les premiers cadres théoriques et méthodologiques, et de lancer les différentes actions du Défi 2.

En parallèle, nous avons déjà bien avancé sur la conception de l’un des dispositifs centraux du projet : le Baromètre de la démocratie – volet “conceptions ordinaires”, que nous pilotons à Sciences Po Grenoble - UGA, en lien avec Pacte.

 

 

En quoi consiste ce Baromètre ?

C’est un dispositif inédit, qui vise à suivre dans le temps la manière dont les citoyens perçoivent la démocratie, ses principes et ses transformations. Il repose sur une approche innovante : plutôt que de simplement demander si les gens soutiennent la démocratie, nous analysons les arbitrages qu’ils sont prêts à faire entre différents principes démocratiques. Par exemple : faut-il privilégier l’efficacité ou la participation ? la volonté de la majorité ou les droits des minorités ? le pouvoir des experts ou celui des citoyens ?

Ce déplacement est essentiel, car on sait aujourd’hui que beaucoup de citoyens soutiennent la démocratie en principe tout en acceptant parfois des pratiques qui s’en éloignent.

 

 

Comment allez-vous mesurer ces arbitrages ?

Nous combinons plusieurs méthodes. D’abord, une grande enquête par sondage auprès de 12 000 personnes, qui seront interrogées à plusieurs reprises afin d’analyser la plasticité de leurs conceptions démocratiques et leur sensibilité à la conjoncture politique, notamment en période électorale.

Ce dispositif est complété par un volet qualitatif approfondi, coordonné par Stéphanie Abrial, qui permet d’entrer dans l’épaisseur des expériences vécues. Des entretiens semi-directifs et seront menés auprès d’un panel d’enquêté·es suivis dans le temps, afin de comprendre comment leurs trajectoires sociales et biographiques façonnent leur rapport à la démocratie.

Une autre originalité de l’enquête est d’intégrer une approche par le genre, en distinguant le gender gap classique – les différences entre hommes et femmes – d’un sexism gap qui mesure plus spécifiquement le rôle des attitudes et des représentations liées au genre dans les conceptions de la démocratie. Deux personnes du même sexe peuvent en effet avoir des visions très différentes de la démocratie selon leur rapport au genre et à l’égalité. C’est une nuance cruciale sur laquelle travaille Louise Bruyas, doctorante en science politique à Pacte.

 

 

Quel est le rôle spécifique de Sciences Po Grenoble dans DemoCIS ?

Sciences Po Grenoble - UGA joue un rôle central dans le Défi 2. Nous co-coordonnons ce défi et pilotons le Baromètre de la démocratie sur les conceptions ordinaires, en lien avec Pacte, l’Université d’Avignon et d’autres partenaires.

Plus largement, le Défi 2 articule ces approches d’enquête avec d’autres formes d’exploration de la citoyenneté. C’est notamment le cas de l’action consacrée aux pratiques artistiques et aux médiations culturelles, dans laquelle Lisa Marx est impliquée. Cette action contribue à élargir l’analyse de la démocratie au-delà des cadres institutionnels classiques, en intégrant des formes sensibles, situées et souvent invisibilisées de participation.

 

 

Quelles sont les prochaines étapes importantes ?

Le calendrier est déjà bien structuré. 2026 : lancement du terrain avec la première vague de l’enquête quantitative et les premiers entretiens qualitatifs. 2027 : deux vagues d’enquête, avant et après la présidentielle, pour mesurer l’effet de la campagne sur les conceptions de la démocratie. 2028–2030 : poursuite du suivi longitudinal pour observer les évolutions dans le temps. En parallèle, les résultats alimenteront des conventions citoyennes et des recommandations de politiques publiques.

 

 

En quoi ce projet est-il important aujourd’hui ?

Parce qu’on ne peut plus se contenter de mesurer le soutien abstrait à la démocratie. Aujourd’hui, la question centrale est : quelle démocratie les citoyen·ne·s veulent-ils réellement ?

Les travaux existants montrent que les citoyens peuvent soutenir à la fois la démocratie représentative, la participation directe, et parfois même des formes plus autoritaires. Comprendre ces tensions est essentiel pour éviter les contresens politiques et concevoir des réformes qui correspondent réellement aux attentes sociales.