Daniel Meier, Directeur du parcours "Intégration et mutation en Méditerranée et au Moyen-Orient" , Chercheur au Laboratoire Cerdap2, Chaire Professeur Junior - GMO Borders - Sciences Po Grenoble - UGA
Les 28 et 29 novembre 2025 se sont tenus à Sciences Po Grenoble, trois demie journées d’études sous la direction de Daniel Meier et Jamil Sayah. Il s’agissait d’initier une réflexion collective et interactive à partir de l’effarement ressenti face au déchainement de violence qui a embrasé la région notamment depuis le 7 octobre 2023 (Gaza, Liban, Iran, Yémen, Syrie) en se demandant comment qualifier l’ordre politique régional qui prend corps sur ces décombres.
Trois questions relais ouvraient chacune des trois demie journées.
- De quoi les guerres contemporaines sont-elles le nom ?
- Comment les identités confessionnelles se recomposent-elles dans pareil contexte ?
Quelles incertitudes et (dés)ordres politiques ces transitions génèrent-elles à l’échelle des sociétés ?
Les parties du compte-rendu qui suit sont le fruit d’un travail de synthèse opéré par les étudiantes et les étudiants du parcours MMO.
Loin d’un simple « retour » de la guerre, la première demie journée d’étude invitait à appréhender la conflictualité au Moyen-Orient comme une dynamique structurelle, façonnant durablement les ordres politiques, les formes de souveraineté et les recompositions régionales contemporaines.
À partir du cas libanais, Myriam Catusse, Directrice de recherche au CNRS et Directrice de l’IRMC-Tunis, mettait en évidence le caractère continu de la guerre dans la formation de l’ordre politique national. Plutôt qu’un épisode cyclique, la conflictualité constitue une matrice durable des institutions libanaises. À rebours du modèle européen, dans lequel la guerre a contribué à la consolidation étatique, le Liban se caractérise par un État structurellement fragilisé, inscrit dans un système confessionnel historiquement travaillé par la violence politique et les interventions extérieures. La séquence ouverte depuis octobre 2023 s’inscrit dans cette continuité, révélant une « guerre civile froide » marquée par l’absence de justice transitionnelle, une reconstruction largement déléguée aux acteurs privés et une incapacité persistante de l’État à garantir protection et services publics. Dans ce cadre, la focalisation sur le désarmement du Hezbollah tend à occulter une crise plus profonde de la souveraineté étatique.
L’analyse du conflit yéménite proposée ensuite par Laurent Bonnefoy, Chercheur au CERI / Sciences Po Paris appelle un déplacement des cadres d’interprétation. Loin de se limiter à une guerre par procuration opposant l’Arabie saoudite à l’Iran, le conflit s’inscrit dans des dynamiques internes de longue durée, façonnées par une réunification conflictuelle, de fortes fragmentations territoriales et la marginalisation progressive des élites zaïdites. L’affirmation du mouvement houthi relève ainsi de logiques sociales et identitaires autant que d’enjeux régionaux. Le gel militaire actuel, fréquemment interprété comme un signe de désescalade, correspond en réalité à l’institutionnalisation d’un ordre de guerre durable, fondé sur des équilibres instables et un coût humanitaire particulièrement élevé.
Dans le prolongement de ces analyses, Riccardo Bocco, Professeur émérite de sociologie politique au Graduate Institute de Genève a interrogé la portée du Plan Trump, présenté comme un plan de paix alors qu’il s’apparente davantage à une démarche unilatérale dépourvue de fondements juridiques solides. Élaboré sans consultation des Palestiniens et dans un contexte de rapport de force asymétrique, ce dispositif rompt avec les principes du droit international et marginalise les Nations
unies au profit d’une diplomatie dite « pragmatique ». Le caractère indéterminé de ses dispositions, l’absence de garanties concernant la reconstruction de Gaza et la conditionnalité de la souveraineté palestinienne au désarmement du Hamas renforcent l’idée d’une paix conçue sans partenaires pleinement reconnus ni droits garantis.
Les échanges ont fait apparaître un diagnostic commun : la guerre au Moyen-Orient tend à s’imposer comme un horizon structurant de l’action politique. Loin de se limiter à ses effets destructeurs, elle contribue à organiser durablement les territoires, à fragmenter les souverainetés et à redéfinir les cadres institutionnels et identitaires. Dans ce contexte, la question de l’État demeure centrale - un État invoqué et attendu, mais structurellement entravé. Ces analyses invitent ainsi à renouveler les grilles de lecture du Moyen-Orient en mettant l’accent sur les effets politiques de long terme de la guerre, de ses récits et de ses institutions, au-delà des seules séquences de violence armée.
(Imane Lakdim, Anissa Hassen, Lucie Balmana, Léna Carpentier)
La seconde demie journée était centrée sur la question du facteur religieux dans ces recompositions avec deux présentations et une table-ronde. Lors de son intervention, Guillaume Roux, chercheur FNSP en science politique au laboratoire UMR Pacte (CNRS, Sciences Po Grenoble, Université Grenoble Alpes), a proposé un cadre théorique pour penser les divisions ethno-raciales. Il a d’abord insisté sur le fait que les sciences sociales travaillent moins sur des “identités” figées que sur des processus d’identification, toujours situés et relationnels. Après avoir défini et distingué ethnicité et race, il s’est appuyé sur les travaux de Barth, Brubaker et Lamont pour souligner le travail de frontiérisation : les frontières entre “nous” et “eux” sont mouvantes, négociées et toujours liées aux interactions et aux asymétries sociales. Pour le chercheur, ces frontières laissent un certain jeu, car les individus disposent de plusieurs ressources identitaires qu’ils mobilisent différemment selon les contextes. Roux a également insisté sur le caractère réactif de nombreuses identités minoritaires, construites en réponse à des assignations extérieures, en écho aux analyses de la sociologie de la race. Enfin, il a montré le rôle central de l’État et des pratiques policières dans la production de ces frontières : les expériences de contrôle, de surveillance et de suspicion peuvent cristalliser des identifications spécifiques et renforcer des lignes de division. Finalement, son intervention nous éclaire sur la manière dont les clivages ethno-raciaux sont construits et mobilisés dans les situations de conflit.
La seconde présentation, de Patrick Haenni, chercheur associé à l’Institut universitaire européen de Florence, s’est penché sur « La transformation de la radicalité en Syrie après la chute de Bachar el-Assad ». Revenant sur ses années d’enquête de terrain, il a montré comment Ahmed Al-Charaa, ex-cadre d’Al-Qaïda et chef du HTS, est devenu un acteur politique central après l’effondrement rapide du régime de Bachar el-Assad, révélant une radicalité désormais moins idéologique et davantage enracinée dans les dynamiques sociales et identitaires du pays. Dans un contexte régional fragmenté, où États et puissances réagissent uniquement selon leurs intérêts, l’ONU se fait discret tandis que des acteurs inattendus, comme l’Arabie saoudite, soutiennent le nouveau pouvoir. Haenni souligne aussi une recomposition interne du radicalisme, désormais lié à des logiques de revanche communautaire et de solidarités locales plutôt qu’au jihadisme global. Il conclut en posant la question d’une « révolution » confisquée : si l’ordre établi a bel et bien basculé, l’esprit initial du soulèvement syrien, pacifique et inclusif a été largement détourné par les forces armées dominantes.
Enfin, lors de la table ronde dirigée par Daniel Meier sur le thème “Le plan Trump et la vision américaine du Moyen-Orient”, Riccardo Bocco, professeur émérite à l’IHEID, souligne que le plan Trump, bien qu’imparfait, pourrait avoir des répercussions inattendues sur la région en renforçant le rôle de l’Arabie saoudite, en consolidant le récit victimaire israélien et en réactivant la réflexion sur des modèles politiques alternatifs, comme un État binational ou fédéral. Myriam Catusse, directrice de l’IRMC et chercheuse au CNRS, met en lumière les ramifications possibles au Liban, où l’État affaibli devient un acteur passif, et rappelle que les identités politiques et communautaires se recomposent souvent en contexte de violences, dans une région marquée par l’héritage ottoman. Laurent Bonnefoy, chercheur au CERI, insiste sur l’absence de cohérence stratégique de Trump et sur un contexte régional dominé par l’autonomisation locale, la montée d’acteurs non étatiques et la persistance de la centralité symbolique de l’État malgré son affaissement. Patrick Haenni, chercheur associé à l’Institut universitaire européen de Florence, analyse l’évolution de la présence américaine en Syrie : loin d’un retrait, les États-Unis s’y réinstallent durablement, gérant les tensions kurdo-turques, réinvestissant les dossiers diplomatiques et laissant se développer des « zones grises » nées de la fragmentation et de la privatisation des services publics. Enfin, Rosita Di Peri, professeure de sciences politiques à l’université de Turin, rappelle que le plan Trump impose un ordre colonial par le haut, marginalise la question palestinienne et s’accompagne d’un effacement de la résistance régionale, alors même que la crise libanaise et les rapports de force occidentaux réduisent les possibilités de contestation. Ensemble, ces interventions montrent que le plan Trump, plus qu’un cadre opérationnel, agit comme un révélateur des recompositions profondes du Moyen-Orient.
(Nina Faucherre, Apolline Lebret, Sarah Martin)
La troisième demie journée s’est centrée sur les transitions et incertitudes inhérentes à ces mutations, avec deux présentations sur le Liban et l’Irak suivi d’une table-ronde discutant « la décomposition » du Moyen-Orient actuel.
Rosita Di Peri, Professeur de science politique à l’Université de Turin, a analysé la situation du Liban d’après-guerre à travers le concept de « polycrise » et l’émergence d’un sectarisme néolibéral. Le système politico-économique est dominé par un « consortium » de petits groupes d’hommes d’affaires contrôlant les secteurs clés du pays, ce qui a mené à une privatisation croissante des services publics et à l’explosion de la dette. Elle a également souligné la marginalisation progressive de la gauche libanaise après la guerre civile et l’accord de Taëf, qui a consolidé plutôt que démantelé le système confessionnel. Le Hezbollah a alors comblé un vide idéologique, tout en s’intégrant à un système confessionnel qu’il remettait en cause auparavant. Le débat a porté sur plusieurs points : le rôle ambigu de la diaspora dans le maintien du statu quo ; la capacité réelle du Hezbollah à prendre le pouvoir ; les stratégies de survie face à la polycrise, marquées notamment par l’émigration massive des jeunes ; ainsi que la responsabilité de la gauche dans sa propre marginalisation et le renforcement de dynamiques communautaires.
Sur l’Irak, Adel Bakawan, Politiste et Directeur de l’EISMENA, a présenté l’évolution récente de l’Irak comme un processus continu de désintégration de l’État, structurant son analyse autour de trois dates clés : 2003, 2019 et 2023. Selon lui, la chute de Saddam Hussein a non seulement renversé une dictature, mais aussi détruit l’appareil d’État, avec l’exclusion de millions d’Irakiens et la dissolution de l’armée, laissant place à un « ordre milicien » soutenu par l’Iran. Il voit 2019 comme un moment charnière, marqué par un mouvement de contestation inédit porté par des jeunes chiites violemment réprimés, ainsi que par la rupture du partenariat irano-américain et par l’escalade des violences entre milices, culminant avec l’assassinat de Qassem Soleimani. Désormais, le centre de conflictualité se trouve à l’intérieur de chaque espace communautaire. Durant l’échange, il a analysé le rôle du 7 octobre dans la chute de Bachar al-Assad, reconnu que la jeunesse demeure la seule force contestataire, bien que sapée par le régime, et insisté sur la nécessité de repenser le modèle de l’État-nation imposé en 1921.
Enfin, la table-ronde, sous la direction de Jamil Sayah, a examiné les possibilités de recomposition d’un Moyen-Orient en pleine fragmentation. Les intervenants ont souligné le retour de la centralité du conflit israélo-palestinien, qui a profondément bousculé les équilibres établis par les accords d’Abraham et l’accord Riyad-Téhéran de 2023. Ils ont identifié de nouveaux acteurs majeurs (Israël, Arabie Saoudite, Turquie) et d’autres acteurs secondaires (Émirats arabes unis, Qatar, Égypte), tout en rappelant la permanence du rôle de l’Iran. L’influence régionale de la Turquie a été discutée au regard de ses succès diplomatiques et fragilités internes. Les participants partagent l’idée qu’il devient nécessaire d’appréhender la région à travers des espaces interconnectés (arabes, kurdes, perses, israéliens, turcs), et plus uniquement via le seul cadre étatique. Une attention particulière a été portée à la transition en cours en Arabie Saoudite et aux risques de décomposition territoriale au Liban, au Yémen et en Syrie. Enfin, plusieurs intervenants ont souligné la nécessité pour la région de renouer avec un discours anticolonial pour retrouver une place plus affirmée sur la scène internationale.
(Ysé Thénard, Etienne Le Fur, Clémentine Froidure, Maya Carquex).
Au terme de ces trois demies journées, deux étudiantes ont proposé une synthèse que les participants, étudiants ou professeurs, ont loué pour sa qualité, la voici :
“Un nouvel ordre au Moyen Orient ?” C’est la question à laquelle nous avons collectivement réfléchi durant ces trois demi-journées. Même si nous avons abordé une grande variété de sujets, de situations, de pays, quelques idées communes sont ressorties de ces interventions.
Nous avons commencé par nous interroger sur le “retour de la guerre”, titre de la première demi-journée. En réalité Myriam Catusse nous a éclairés sur le fait que la guerre n’était pas vraiment de retour, mais qu’on se situait dans un état de guerre permanent au Liban. Laurent Bonnefoy a fait le même constat pour le Yémen. Les guerres dans la région ne finissent plus, les catégories de paix ou de guerre sont désormais floues.
Ce contexte de guerre permanente s’ancre dans deux processus clés évoqués également à de nombreuses reprises :
Le premier est la fragmentation des territoires, avec la multiplication des zones d’influences et l’autonomisation de certains territoires. L’histoire du Yémen est elle-même fragmentée : son unification date seulement de 1990 et s’est effectuée par une forme de domination du Nord sur le Sud, avec des contestations qui n’ont pas cessé et qui ne sont pas même dépassées par la mobilisation anti-Houthiste.
Très lié à ce phénomène de fragmentation, l’affaissement des États dans la région, au Liban, en Syrie, au Yémen. Cette faiblesse étatique peut constituer une fenêtre d’opportunité pour l’opposition, c’est le cas avec la prise de pouvoir très rapide de HTS en Syrie qui s’explique par un effondrement institutionnel syrien. Cependant, comme l’a expliqué Patrick Haenni, ce contexte régional d’affaissement des États laisse peu d’espoir pour une stabilisation de la situation syrienne.
Une autre idée importante de ces deux journées est également la mobilisation identitaire opérée dans cette région. Guillaume Roux nous a parlé des répertoires d’identités dont les individus disposent et de la manière dont l’action de l’État influence le processus d’identification. Cela peut largement être mis en perspective avec l’analyse de Patrick Haenni concernant ce qu’il appelle “la surchauffe identitaire” en Syrie. La montée en tension identitaire en Syrie est le résultat de nombreuses années de violence, perpétrées par le régime de Bachar al Assad. C’est le cas également au Liban, où le consortium a la tête de l’État est responsable de la montée du sectarisme néolibéral comme nous l’a expliqué Rosita di Peri. Un sectarisme qui vient mettre l’accent sur un type d’identité communautaire et qui écrase d’autres types d’identités sociales que pouvaient promouvoir les partis de gauche avant la guerre civile. En Irak, Adel Bakawan nous fait remarquer que l’assignation communautaire est tellement intégrée au système politique qu’elle n’est plus au centre de la conflictualité. Les tensions se sont déplacées à l’intérieur de chacune des communautés.
Nous devons également souligner le retour d’un interventionnisme américain affiché dans la région, comme une tentative de “pax americana” : Il y a, bien-sûr, le plan Trump, dont les limites ont été largement discutées, en particulier par Riccardo Bocco, mais aussi la reprise des liens diplomatiques avec la Syrie et le retrait d’Ahmed el Charaa de la liste du terrorisme.
Plus qu’un nouvel ordre au Moyen Orient, on constate donc de multiples reconfigurations régionales :
Avec la fin de la polarisation issue des printemps arabes entre un axe qui soutient les révolutions et un axe qui s’y oppose ;
Avec la multiplication de buffer zones imposées par Israël pour sécuriser ses frontières ;
Avec des « processus de paix » qui n’incluent pas les acteurs concernés, comme au Liban et en Palestine ;
Avec des États affaiblis, qui ne contrôlent plus l’entièreté de leurs territoires nationaux, ce qui laisse place à l’autonomisation de plus en plus de régions. Cela nous amène à questionner la définition même d’un État-nation fort qui semblerait être une exception plus qu’une règle dans la région, et qui reste un modèle importé, voire imposé par l’Occident.
(Laure Crétinon et Sarah Poujol)